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À quoi servent les virus?

18.01.21

Derrière une telle question, souvent entendue dans les médias ou ailleurs, se cachent les notions de service rendu, de rôle joué ou de mission accomplie, et s’affrontent deux sortes de logique diamétralement opposées : la logique humaine et la logique du vivant.

Selon la logique humaine, qui ne s’applique qu’à nous, on peut se demander : « À quoi sert un hôpital? » ou encore « À quoi sert un marteau? ». Ces questions sont légitimes pour trois raisons : d’abord, ces objets ont été créés par nous; ensuite, ils résultent d’une intention, d’un désir ou d’un projet; et enfin, ils ont été conçus pour nous rendre service.

Dans la logique du vivant, on ne trouve rien de tel. Demander à quoi servent les virus est tout aussi contraire à cette logique que si les virus demandaient : « À quoi servent les humains? » et qu’ils répondaient : « Ils nous servent d’habitat favorable ». Les humains sont bien sûr utiles aux virus, mais ils n’existent pas pour leur rendre service.

Les organismes vivants, y compris les virus, ne répondent qu’à un seul impératif : assurer la pérennité de leurs gènes. Le relai des gènes, de génération en génération, est le seul mécanisme actif qui opère dans la logique du vivant. Les virus ne sont pas au service de la survie de leur espèce, ni de l’équilibre de leur écosystème, même s’ils y contribuent. En fait, il faut bannir de la pensée biologique les notions de rôle, de mission et de service. Par exemple, le lièvre est très utile à la survie du lynx; pourtant, il n’existe pas pour lui rendre ce service.

Le virus de la COVID-19 nous infecte sans le vouloir et sans le savoir, par le jeu spontané et aveugle de la sélection naturelle, tout comme une graine d’érable engendre un arbre qui produira à son tour des graines d’érable, uniquement grâce au programme génétique hérité de ses parents, lui permettant de devenir un parent à son tour.

Une question telle que « À quoi servent les virus? » nous entraîne sur une fausse piste pour comprendre la nature ou la logique du vivant. Pensons aux abeilles qui butinent. Quand on se demande : « À quoi servent les abeilles? », on serait spontanément tenté de répondre : « À polliniser les fleurs et à produire du miel ». Or, en butinant, les abeilles ne sont pas en train de rendre des services; elles sont tout naturellement en train de vivre leur vie d’abeille, qui consiste à survivre et, surtout, à se reproduire.

À la fin d’une conférence sur l’origine de l’Homme, on me demande souvent : « Si l’Homme descend du singe, pourquoi les singes existent-ils encore? » Pendant des années, j’étais dérouté par cette question sans savoir pourquoi. Puis, un jour, j’ai compris ce qu’elle sous-entendait : certains croient que, comme les singes ont rempli leur mission d’assurer notre existence, ils n’ont plus de raison d’être. Bien sûr, pour que l’humain tel qu’on le connaît voie le jour, il fallait que des singes le précèdent, mais affirmer que les singes auraient servi à paver le chemin menant jusqu’à notre espèce est une fausse réponse à une mauvaise question. En réalité, les singes n’ont accompli aucune mission; ils ont simplement vécu leur évolution de singe, qui se poursuit d’ailleurs encore aujourd’hui, comme si l’humain n’avait jamais existé. La nature n’est pas à notre service; elle est indifférente à notre existence. Dans le même ordre d’idées, la notion de « services écosystémiques » que nous rendrait supposément la nature est un autre exemple de l’application illégitime de la logique humaine au reste de la nature.

Il existe bien sûr de « bons virus », ceux qui, par hasard, nous sont utiles; cependant, il est faux de penser qu’ils existent pour nous rendre service. En revanche, il est juste d’affirmer que certains virus nous servent à quelque chose si nous les utilisons pour créer un vaccin, par exemple, puisque c’est alors nous qui les mettons à notre service.

Finalement, « À quoi servent les virus? » est une mauvaise question, mais elle a tout de même le mérite d’expliciter la logique du vivant et de nous faire réaliser qu’il ne faut surtout pas appliquer notre logique humaine au reste de la nature si on veut bien la comprendre. N’empêche que la pente naturelle de notre esprit nous incite à croire implicitement que le reste de la nature « pense » comme nous, ce qui est tout à fait faux. Les virus ne servent à rien; ils existent, tout simplement, et sont imbriqués dans un réseau de relations écologiques et de coévolution avec les espèces qui les entourent, y compris la nôtre.

Commentaires

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2 réponses à «À quoi servent les virus?»

Merci de tes pertinentes réflexions.Toujours intéressant de te lire.

—  Par Rachel Blouin, le 31.01.2021

«Les virus ne servent à rien»??? Et si en fait tous les organismes vivants servaient à établir l’équilibre des autres organismes vivants. Les virus, comme l'abeille, comme les grands singes. Il serait étonnant que la nature ait «conservé» durant des millions d’années des organismes qui ne servent à rien, alors qu’elle en a créé et supprimé des milliers.

—  Par Bertrand Dumont, le 04.02.2021