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Fake news : plus compliqué qu’un simple président

19.11.20

Les climatologues qui auraient un « agenda politique ». Les migrants traversant la frontière mexicaine qui seraient souvent des « violeur ». Et combien d’autres encore… Le nom de Donald Trump restera à jamais associé à l’idée de fake news, en bonne partie par sa propre faute. C’est même tout le courant trumpiste qui est accusé d’être une caisse de résonance particulièrement fertile en faussetés diverses — non sans raison, d’ailleurs.

Or les fake news ne disparaîtront pas d’elles-mêmes maintenant que M. Trump a perdu l’élection, et ce ne sera pas simplement parce que ses partisans continueront à en répandre. Le phénomène est juste beaucoup plus complexe que ça.
Il est vrai qu’on a assisté, jusqu’à un certain point, à une sorte de « divorce » entre la droite et la science depuis la fin du siècle dernier. Dans les années 70 et 80, d’après le General Social Survey, autour de 45 à 50 % des Américains disaient avoir une « grande confiance » envers la communauté scientifique, et il n’y avait pratiquement pas de différence entre les conservateurs et les progressistes. En 2015, cependant, cette proportion avait augmenté jusqu’à 55 % chez les liberals, mais elle avait fondu jusqu’à 38 % chez ceux qui se disaient de droite.

On a beaucoup parlé de ce divorce au cours du mandat de M. Trump. À bon droit, d’ailleurs, parce qu’il est effectivement inquiétant qu’une partie importante de la population se détourne de la science. Mais on en a peut-être exagéré l’ampleur : l’écart entre conservateurs et progressistes n’est pas si grand dans toutes les études. En 2019, le Centre Pew, aux États-Unis, a trouvé que 91 % des électeurs démocrates font « assez » ou « très confiance » à la science, contre 82 % des républicains. L’écart était plus marqué quand on ne retenait que ceux qui ont « très confiance » (43 % vs 27 %), mais il reste que dans l’ensemble, la différence n’est pas énorme. Et l’Académie américaine des arts et des sciences a trouvé essentiellement la même chose en 2016 : un écart, oui, mais pas un gouffre.
Avec un personnage comme M. Trump à la Maison-Blanche, qui a multiplié les faussetés pendant tout son mandat, il était compréhensible (et peut-être même inévitable) que l’on associe les fake news sinon à la droite en général, du moins au trumpisme en particulier. Mais je pense que c’est une association qu’on a présentée comme plus forte et plus naturelle qu’elle ne l’est réellement. D’une part, elle se trouve à présumer que les trumpistes ont cru tout ce que leur président disait. Certains le faisaient, évidemment, mais ce n’est pas si simple. De la même manière que les électeurs évangélistes ont maintenu leur soutien envers M. Trump en dépit des histoires de nature sexuelle qui l’éclaboussaient (dont une relation extraconjugale avec une actrice porno !), ses partisans ont pu choisir de lui rester fidèles même s’ils étaient conscients qu’il prenait de grandes libertés avec les faits. Ils se sont simplement trouvé des raisons pour « regarder dans l’autre direction », comme on dit.

En outre, il existe bien des exemples montrant que s’il est possible que les conservateurs soient un peu plus sujets à croire des faussetés, l’écart n’est pas aussi grand qu’on l’a si souvent dit depuis 2016. Par exemple, une équipe britannique a sondé entre 700 et 2200 personnes dans cinq pays (Irlande, Royaume-Uni, États-Unis, Mexique, Espagne) en avril et mai derniers pour savoir quel degré de crédibilité elles accordaient à différents mythes au sujet de la COVID-19 — par exemple, « le virus a été mis au point dans le labo militaire de Wuhan », « les antennes 5G empirent la maladie » et quelques autres. Dans leurs résultats, parus dans la revue savante Royal Society – Open Science, ceux qui se disaient politiquement à droite ne croyaient pas beaucoup plus à ces mythes que la moyenne. En fait, aux États-Unis et au Royaume-Uni, la différence n’était pas statistiquement significative, et dans les trois autres pays, les gens campés à droite se situaient grosso modo entre le 55e et le 58e percentile de ceux qui y croyaient le plus. Pas la fin du monde, mettons…

Même chose au sujet des organismes génétiquement modifiés (OGM). Il existe un consensus scientifique bien établi disant que, du point de vue de la santé, les OGM ne sont pas différents des « non-OGM » — voir à ce sujet, entre bien d’autres sources disponibles, ce rapport de 2016 des Académies nationales des sciences, génies et médecine. Malgré cela, nombre de gens demeurent persuadés que les OGM sont plus ou moins toxiques, mais cette fausse croyance n’est pas plus répandue à gauche qu’à droite : le Centre Pew a trouvé en 2014 que 56 % des conservateurs américains y adhèrent, contre 55 % des progressistes et 59 % des « modérés ».

Certes, si on cherche, on trouvera aisément des mythes auxquels la droite en général ou les trumpistes en particulier croient beaucoup plus fort que la moyenne — l’idée que le réchauffement climatique n’existe pas ou qu’il est d’origine naturelle, par exemple, ou encore une résistance aux mesures de prévention de la COVID-19. Mais cela ne veut pas dire que la droite est par nature plus vulnérable aux contre-vérités que la gauche : juste que certaines faussetés vont plaire plus aux uns qu’aux autres, selon les valeurs et les préférences de chacun.

Et au-delà des allégeances politiques, «les croyances conspirationnistes sont aussi liées aux sentiments d’impuissance, d’anxiété, d’isolement et d’aliénation [ressentis par une partie de la population]», lisait-on récemment sur le site de la revue savante Nature. Ce n’est pas un hasard si, par exemple, le Centre Pew trouve sondage après sondage une méfiance plus grande envers la recherche médicale et envers les OGM chez les Afro- et les Latino-Américains. C’est parce qu’il y a quelque chose de sociologique dans ces croyances qui va bien au-delà d’un courant politique.

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