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Il y a eu 590 mariages d’enfants au Québec depuis 2000

15.01.20

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


Selon l’épidémiologiste Alissa Koski, de l’Université McGill, 590 personnes de moins de 18 ans se sont mariées au Québec entre 2000 et 2018. Au Canada, ce chiffre atteint 3687. Des filles dans 85 % des cas… le plus souvent mariées à des hommes plus âgés. Bien qu’on ne puisse parler de « mariages forcés » – une expression qui laisse entendre que l’union découle d’une exigence parentale, parfois contre rémunération – ces mariages civils ou religieux doivent être approuvés par les parents.

« Le mariage de mineurs est considéré comme une violation de la Convention relative aux droits de l’enfant de l’Organisation des Nations Unies. Le Canada nage donc en pleine contradiction », commente en entrevue la journaliste Marine Corniou, qui révèle cette information dans le numéro courant de Québec science (« La science contre les mariages précoces », janvier-février 2020).

C’est dans le cadre de son reportage à propos des travaux du Centre de recherches sur le développement international (CRDI) sur le phénomène croissant des mariages précoces au Liban que la journaliste scientifique a obtenu ces données. Elle a suivi l’équipe de Sawsan Abdelrahim, de l’Université de Beyrouth, qui encourage les jeunes Libanaises à refuser de se marier à 15 ans, parfois plus jeune encore. « Comme les articles sur des sujets internationaux peuvent paraître loin des préoccupations de nos lecteurs, j’ai cherché à faire un lien avec ce qui se passe chez nous, explique la journaliste. C’est de cette façon que j’ai découvert le double jeu du Canada… »

Double jeu? Par le biais du CRDI, le Canada finance des interventions au Moyen-Orient pour sensibiliser les jeunes filles aux pièges des mariages forcés – le Canada a même poussé à l’ONU une résolution contre les mariages d’enfants en 2018 – mais l’autorise sur son propre territoire.

« Triste réalité », lance Alain Roy, de l’Université de Montréal, spécialiste du droit de la famille. « Il n’y a aucune raison d’autoriser les mariages de mineurs », lance-t-il, en précisant que les couples formés à la fin de l’adolescence qui veulent convoler en justes noces sont une exception. On trouve dans l’immense majorité des cas des jeunes femmes promises à des hommes d’âge mûr.

Violence et mariages forcés

Dans une rare étude universitaire à avoir été menée au Québec sur la question, Le mariage forcé de femmes immigrantes au Québec, de Madeline Lamboley (École de criminologie, UdeM, 2016), certains témoignages des 11 femmes interrogées glacent le sang. « Aurélie, orpheline, raconte qu’elle a été vendue par sa grand-mère à son oncle vivant au Canada parce que cette dernière ne pouvait plus subvenir seule à ses besoins. Elle dit ne pas être la seule dans cette situation et fait part de l’histoire d’une de ses amies habitant comme elle à Montréal » (p. 165).

Le mariage, rappelle dans sa thèse la criminologue aujourd’hui professeure à l’Université de Moncton, « est un contrat indissociablement social et sexuel par lequel les hommes, historiquement, se sont arrogé l’assujettissement des femmes, vis-à-vis de leur sexualité et de leur travail ». Même si l’épouse consent à l’union, elle est très souvent contrainte à le faire pour des raisons religieuses, économiques ou autres. D’ailleurs, le mot « violence » revient 679 fois dans la thèse de 350 pages. Violence conjugale, violence psychologique, violence subie au sein de la famille, de la belle-famille et de la communauté culturelle d’appartenance.

Bien que la recherche ne porte pas spécifiquement sur les mariages de mineures, l’auteure rapporte que le quart des mariages forcés (25 %) concerne des femmes de moins de 18 ans. Elle recommande d’ailleurs dans sa conclusion de hausser l’âge légal du mariage afin de protéger les enfants.

16 ou 18 ans pour se marier?

Le Québec fixe à 18 ans l’âge légal du mariage, mais se trouve confronté au consentement de 16 ans autorisé par le système canadien. Ce qui explique qu’on puisse lire sur le site du ministère de la Justice du Québec : « Pour vous marier, vous devez avoir au moins 18 ans. Toutefois, si vous avez 16 ou 17 ans, vous devez demander au tribunal l’autorisation de vous marier. »

Pour Alain Roy, cette situation témoigne de la vétusté de nos lois. « C’est un archaïsme du 19e siècle », dit-il de cette situation. Un argument de plus en faveur d’une réforme du droit de la famille, à laquelle le juriste milite activement depuis 2015.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

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