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MultiBlogues

Place aux bébés génétiquement modifiés!

28.11.18

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


Une « chirurgie génétique » aurait permis à deux jumelles chinoises, Lulu et Nana, de naître à l’abri du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) même si leur papa, Mark, est séropositif. « Quand Lulu et Nana n’étaient formées que d’une seule cellule, nous leur avons retiré la porte d’entrée par laquelle le VIH entre pour infecter les gens », explique le chercheur responsable de cette première mondiale, He Jiankui, dans une vidéo qui a ébranlé la communauté scientifique en début de semaine. Les deux petites, nées en novembre, seraient les premiers BGM (bébés génétiquement modifiés) à voir le jour.

L’annonce a d’abord été faite par l’Associated Press, le 26 novembre. Aussitôt révélée, la nouvelle a fait le tour du monde. Dès le lendemain, 100 scientifiques chinois ont publié une lettre dénonçant cette percée qu’ils qualifient de folie. La réflexion éthique ayant mené à cette réalisation annoncée à quelques jours de l’ouverture d’une importante rencontre internationale sur la génétique, à Hong Kong, est insuffisante, expliquent-ils d’entrée de jeu.

Ce n’est pas d’hier qu’on manipule des gènes pour sélectionner des caractères. Nos champs sont pleins de maïs génétiquement modifié et le pas a été franchi depuis longtemps avec des animaux. La technique utilisée, connue sous son acronyme de CRISPR, rend ce type de manipulation possible chez n’importe quel mammifère, y compris chez l’humain. « C’est scientifiquement possible, mais des scientifiques et des experts médicaux ont choisi de ne pas utiliser la technologie sur des êtres humains en raison d’incertitudes, de risques et, plus important encore, de problèmes éthiques qui en découlent », écrivent les auteurs de la lettre.

Avant de se prononcer, il faut mettre quelques éléments en perspective. D’abord, comme le chercheur a agi en toute clandestinité, on ignore encore si cette incroyable nouvelle est digne de foi, ou si c’est une fraude ou un canular. Les petites filles n’ont pas été vues publiquement (on ignore donc si l’opération a réussi; d’ailleurs, comment savoir que cette chirurgie génétique a eu lieu?), et la recherche du professeur He n’a pas fait l’objet de publication scientifique dans une revue révisée par les pairs. D’ailleurs, aucun comité d’éthique de la recherche digne de ce nom n’aurait approuvé un protocole comme celui décrit dans la vidéo du chercheur de Shenzhen. Il ne faut pas s’étonner d’ailleurs que l’annonce provienne d’un pays reconnu pour sa grande permissivité éthique.

Cela dit, la transgression a marqué l’histoire de la médecine. La première transplantation rénale réussie, en 1954, a été faite dans des conditions similaires; en 1962, Joseph Murray provoque une commotion mondiale en parvenant à greffer un rein d’un cadavre à un receveur vivant. Aujourd’hui, la chose est si courante qu’on trouve irresponsable celui qui ne signe pas sa carte de don d’organe…

Et Dolly, ça vous dit quelque chose? C’était la première brebis clonée, née dans un labo d’Écosse en 1996. Tous les éthiciens du monde avaient hurlé au scandale à l’époque. Aujourd’hui, le clonage est une pratique courante en médecine vétérinaire.

Pour le généticien Guillaume Lettre, l’exploit annoncé cette semaine est nettement prématuré. « Le jour où une manipulation génétique de la sorte sera faite de façon éthiquement acceptable, validée de façon indépendante, et démontrée pour n’avoir que des effets positifs sans effets non désirés à long terme, ce sera un point tournant en génétique. »

Pour l’instant, nous sommes très loin de ça.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

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