Fermer

MultiBlogues

Expelliarmus science!

09.11.18

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


À l’annonce du nouveau cabinet du gouvernement du Québec, le 18 octobre, le mot « science » a disparu du nom du ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation (MESI). Dans les heures qui ont suivi, ce mot a été retiré de l’environnement numérique du ministère de l’Économie et de l’Innovation (MEI).

Directrice générale de l’Association des communicateurs scientifiques du Québec, Sophie Montreuil a été suffisamment surprise par cette disparition pour publier un statut sur la page Facebook de l’organisme invitant ses membres à réagir. « Soyons nombreux à signaler notre DÉCEPTION et notre INCOMPRÉHENSION face à la disparition du mot « science » dans le nom du MESI », pouvait-on lire. La publication a suscité 467 interactions.

Jointe par téléphone, deux semaines après cette annonce qui est passée presque inaperçue dans les médias québécois, Mme Montreuil a décoléré. Mais le scepticisme demeure. « Faut-il comprendre que la science n’est pas une notion importante pour le gouvernement Legault? C’est un peu ce que donne à penser cette conversion », dit-elle.

L’Association francophone pour le savoir déplore aussi le changement nominatif. Dans un avis publié le jour même de l’annonce, l’ACFAS a salué la nomination du nouveau ministre Pierre Fitzgibbon, mais s’est dite « préoccupée que ni le terme recherche ni le terme sciences n’apparaissent dans le titre du nouveau ministère ».

Logo du MESI avec le mot « science » rayé

 

Pour le scientifique en chef Rémi Quirion, le changement de nom n’a aucun effet sur le mandat qui lui a été confié. « Je relève toujours du ministre en titre et les diverses stratégies du précédent gouvernement seront poursuivies », m’assure-t-il par courriel. Jean-Pierre D’Auteuil, responsable des relations médias au ministère, confirme que « la science conserve sa place parmi les priorités du ministère. Le secteur de la science et de l’innovation au sein du ministère de l’Économie et de l’Innovation conserve les mêmes mandats et le même nom ».

Rassuré? Pas moi.

Le MEI est-il vraiment la meilleure structure pour gérer les fonds de recherche du Québec? Rappelons que ces fonds constituent le principal organisme subventionnaire de la recherche universitaire du Québec. Avec un budget en baisse, ils ont pour mandat de « mieux positionner le Québec sur la carte de la science dans le monde » selon le site du scientifique en chef.

Le ministère qui fête ses 75 ans cette année a une histoire ambivalente en matière scientifique. Comme si la science était une patate chaude qu’il intègre seulement quand elle a une valeur économique. D’abord consacré à l‘Industrie et au commerce à sa création, le MEI devient brièvement responsable du tourisme en 1979. En 1994, on en fait un ministère de l’Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie. En 1998, l’« innovation technologique » devient une priorité gouvernementale et Lucien Bouchard l’extraie pour créer un ministère consacré spécifiquement à la « Recherche, la Science et la Technologie ». Le gouvernement suivant abandonne cette idée et crée le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation. Lorsque Pauline Marois prend le pouvoir, la science et la recherche sont confiées au ministère de l’Enseignement supérieur. Philippe Couillard, en 2016, revient en arrière.

Pour Florence Piron, la science ne devrait pas relever de l’exportation ou du développement économique, mais bien du ministère responsable des universités. La fondatrice de l’association Science et bien commun et professeure d’éthique à l’Université Laval pense que c’est au ministère de l’Enseignement supérieur que devrait se décider du présent et de l’avenir de la recherche.

François Legault s’est décrit comme un « premier ministre économique », mais que sait-on de ses idées en matière de science? Pour l’instant, il n’a réussi qu’un tour de magie.


 

Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

Commentaires

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’intelligence citoyenne contre l’artificielle

13.12.18

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


La Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, lancée la semaine dernière dans la métropole québécoise, passera-t-elle à l’histoire comme la Déclaration d’Helsinki sur l’expérimentation avec des êtres humains ou le moratoire de la Conférence d’Asilomar sur les recherches en génétique? C’est certainement le souhait des organisateurs qui n’ont pas lésiné sur les moyens de mettre à contribution le plus de citoyens possible dans le cadre de la « coconstruction » de cet énoncé. Quelque 550 personnes y ont travaillé de près ou de loin, ce qui a été souligné par la revue Nature dans son édition du 10 décembre.

La déclaration compte dix principes qui doivent guider l’évolution de l’IA : le bien-être, le respect de l’autonomie, la protection de l’intimité et de la vie privée, la solidarité, la participation démocratique, l’équité, l’inclusion de la diversité, la prudence, la responsabilité et le développement soutenable. Chaque principe s’accompagne de quatre à dix points qui viennent préciser les balises éthiques des auteurs.

La lecture attentive des textes demande un effort soutenu. Il est presque impossible de résumer les grandes lignes de cette déclaration sauf pour dire que la machine intelligente doit être au service du bien, non du mal (on s’y attendait un peu). La Déclaration s’ouvre même sur un avant-propos qui enseigne comment la « lire ». On précise que les principes appliqués au développement technologique du numérique et de l’IA demeurent « généraux et abstraits ». Et bien qu’ils soient présentés sous forme de liste, ces principes ne sont pas hiérarchisés. « Le dernier principe n’est pas moins important que le premier. »

On est loin des trois lois de la robotique d’Isaac Asimov : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger »; « Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi »; « Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi ».

Helsinki et Asilomar

Lorsque des chercheurs ont lancé la Déclaration d’Helsinki, en 1964, les membres de l’Association médicale mondiale voulaient que cessent les expérimentations abusives avec des sujets humains. C’étaient des médecins qui lançaient un cri d’alarme. Celui-ci a été entendu. La Déclaration a pavé la voie à la notion de consentement, sans lequel aucune recherche clinique sur les humains ne serait financée aujourd’hui dans les pays d’Occident.

Pour le moratoire d’Asilomar, une urgence similaire s’imposait. On découvrait, en 1975, les vertigineuses possibilités médicales et industrielles des manipulations génétiques. Quand Paul Berg (futur Nobel de chimie) réalisa qu’il pouvait insérer un gène cancérigène dans la bactérie E. Coli, il fut pris de panique et convoqua une grande rencontre qui permit de ralentir la machine techno-scientifique déjà lancée dans les OGM. La communauté scientifique convenait de s’arrêter pour réfléchir à la suite des choses. La conférence tenue à huis clos dans un centre de Californie (Asilomar Conference grounds) permit de fixer un cadre de précaution autour de la manipulation du vivant.

L’industrie mondiale de l’IA meurtrière – où les forces armées ont investi des sommes colossales – fabrique déjà des robots tueurs. Les quelque 550 citoyens signataires de la Déclaration n’auront aucun pouvoir sur les gestes posés dans les laboratoires. Mais l’exercice leur aura permis de se mêler de science, ce qui est essentiel au 21e siècle. Comme pour la politique ou l’économie, on doit s’en occuper avant qu’elle s’occupe de nous.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

MultiMondes fête ses 30 ans

10.12.18

C’était mercredi dernier, 5 décembre, que l’équipe de MultiMondes soulignait son trentième anniversaire en compagnie d’auteurs, de collaborateurs et d’amis. Les fondateurs de la maison, Jean-Marc Gagnon et Lise Morin, étaient bien sûr présents.

Au centre, Jean-Marc Gagnon et Lise Morin

Depuis 1988, MultiMondes est un joueur important dans l’univers de la communication scientifique au Québec. Au moment de la fondation de la maison, la science connaissait un essor, comme l’a souligné Raymond Lemieux, directeur éditorial:

Nous avions alors la chance, au Québec, de voir émerger une élite de communicateurs et de communicatrices scientifiques passionné(e)s, des vulgarisateurs et de journalistes qui ont contribué à une fantastique mise à niveau du Québec en matière de culture scientifique. Plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs parmi nous ce soir. Un certain nombre d’entre eux et d’entre elles ont aussi été auteur(e)s chez MultiMondes.

Ils ont fait, ils font Les Débrouillards, Québec Science, l’Agence Science-Presse, les musées tels que le Centre des sciences, Pointe-à-Callière, les films documentaires, les émissions de radio et de télévision comme Les années lumière ou Découverte.

Ils savent que la science et la technologie ne sont pas que spectacle. Elles impliquent aussi des questionnements éthiques et sociaux majeurs. Ainsi, ces avancées scientifiques méritent d’être comprises. “Méritent”? Que dire? C’est une obligation citoyenne que de rester informés pour être crédibles et solides quand arrive le moment de faire des choix pour le futur!

Les auteurs Jeanne Millet et Michel Rochon.

Cette soirée était la chance de souligner 30 ans de travail acharné et de célébrer « la compétence, la rigueur et le talent » de nos auteurs, sans qui nous ne serions rien.

Le vice-président du Groupe HMH, Arnaud Foulon, en a également profité pour mettre en lumière l’histoire et la place de MultiMondes:

L’objectif était d’offrir des ouvrages de vulgarisation scientifique. Des livres sur l’astronomie, la physique quantique, les neurosciences, la biologie, etc. pour éduquer, mais qui seraient aussi largement accessibles. Les enjeux environnementaux ont rapidement été un sujet de prédilection de la maison. Et on ne peut passer sous silence l’importance des livres de jardinage et de culture horticole, qui occupent aujourd’hui une part importante du catalogue.

Quand on voit maintenant la place occupée par l’environnement, il est clair que Jean-Marc était un précurseur. Il a aussi été un précurseur dans le numérique alors que MultiMondes a été l’un des premiers éditeurs au Québec à produire, diffuser et vendre des livres numériques.

Puis, en 2014, Jean-Marc cherchait un repreneur. Il avait une belle amitié avec Hervé [Foulon]. Jean-Marc connaissait aussi mon grand intérêt pour les livres de sciences, malgré ma formation d’historien! Il m’avait dit : “Arnaud, je cherche une maison qui aura l’énergie pour stimuler et faire la promotion que méritent les livres, les auteurs”. Merci Jean-Marc de ta confiance. Je peux simplement te dire que depuis 2014, on a un fun fou avec la science. Et de mon côté, quand je passe à Québec, j’ai toujours grand plaisir à aller prendre un café avec Lise et Jean-Marc pour parler des livres de MultiMondes.

Aujourd’hui, MultiMondes, c’est un catalogue de près de 350 titres : des essais certes, mais aussi des livres pratiques, des livres de référence et des beaux livres. Des auteurs surtout du Québec, mais aussi du Canada, de la France, de la Suisse, de l’Angleterre, de l’Allemagne et bientôt de la Norvège. Et à l’inverse, avec le travail de Sandra, notre responsable des droits, les livres de MultiMondes rayonnent de plus en plus hors de nos frontières. C’est aussi un des objectifs avoués de la maison que nos auteurs soient lus, ici et partout.

Merci à tous les supporteurs de MultiMondes, on se revoit au quarantième!

Abolissons la boxe!

04.12.18

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


Le knock-out d’Adonis Stevenson, le 1er décembre au Colisée de Québec, devrait être la goutte de sang au cerveau qui fait déborder le vase de l’incohérence. Le temps est venu d’abolir la boxe, cette exhibition barbare qui a pour objectif de provoquer chez l’adversaire une commotion cérébrale. Ce sport « n’a pas de sens » déclarait à Radio-Canada le neurochirurgien Georges L’Espérance au lendemain de l’incident qui s’est déroulé devant des milliers de spectateurs et dont la captation a été diffusée à répétition depuis.

Il y a quelques années, le Dr L’Espérance a lancé l’idée d’un moratoire sur la boxe au Québec. Comme lui, la plupart des experts du cerveau déplorent la pratique d’un sport qui vise spécifiquement la tête. « Aucun neurologue n’est en faveur d’une chose pareille », m’a déjà dit le Dr Serge Rossignol, une des sommités canadiennes en neurosciences.

Debbi Smirnoff

Rappelons que les commotions cérébrales sont des traumatismes crâniens de mieux en mieux documentés. Les conclusions de milliers d’études convergent vers des effets indiscutables. La gravité de la blessure s’accroît en fonction de la fréquence. Un incident, c’est déjà trop. Mais un athlète de la trempe de Stevenson reçoit facilement une douzaine de coups par combat, sans compter ceux qui pleuvent durant les séances d’entrainement. Tous ne provoquent pas d’effets immédiats, mais si on suit les sujets, on note des dommages irréversibles. Maux de tête, vertiges, pertes de mémoire et de conscience, vieillissement prématuré. À 50 ans, de nombreux ex-pugilistes ont un cerveau de 80 ans. Des maladies dégénératives les guettent.

« Puristes et âmes sensibles » vont relancer ce « vieux débat » sur l’abolition, écrit Réjean Tremblay dans sa chronique du Journal de Montréal. Quand on lit des choses pareilles, on ne peut s’empêcher de penser aux aristocrates britanniques qui allaient puiser des hères dans la plèbe de Londres pour les hisser au sommet des podiums. Ils les traitaient comme des bêtes de cirque nourries et soignées avec soin jusqu’aux compétitions et s’amusaient de les voir s’entretuer à mains nues en pariant sur les meilleurs. Louis Hémon a écrit un roman remarquable sur ce sujet : Battling Malone, pugiliste.

Et les autres sports?

S’il y a des incidents dans de multiples activités physiques, la plupart des sports n’ont pas pour but de plonger l’adversaire dans l’inconscience. Et, puisqu’on est en 2018, les commotions cérébrales ne peuvent plus être ignorées au football et au hockey professionnel. Chez les enfants, on limite de plus en plus les contacts physiques au hockey; seules quelques ligues élite permettent encore de « plaquer ».

Le neuropsychologue Dave Ellemberg, qui étudie le sujet depuis 20 ans, voit une incohérence dans la protection tous azimuts de nos enfants et la liberté de pratiquer des sports de combat visant la tête. Sans vouloir s’avancer jusqu’à l’interdiction pure et simple des sports de combat (« c’est très compliqué », dit-il), Dave Ellemberg croit qu’il faut les bannir sans tarder chez les mineurs. « Les adultes sont libres de décider pour eux, mais en ce qui concerne les enfants et les adolescents, ça devrait être interdit. Le plus tôt sera le mieux. »

Pourrait-on permettre des combats interdisant des coups au-dessus des épaules? Le sujet a été abordé avec les représentants des associations sportives. Ils considèrent cette solution inapplicable. Leurs athlètes ne pourraient pas participer aux compétitions hors du Québec et les organismes perdraient leurs subventions. Mince consolation, aucun pays ne peut être pris en exemple en matière d’interdiction. Le Québec n’est ni pire ni meilleur…

J’ai déjà interdit à un de mes fils de participer à des combats de boxe. « Oui à l’entrainement, mais non aux combats », lui avais-je dit.

Il m’en a voulu longtemps. Mais il a gardé toute sa tête.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.