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Hydroélectricité : les rivières ont assez donné!

30.05.19

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


Le premier ministre du Québec, François Legault, a réjoui les défenseurs de l’environnement en déclarant cette semaine qu’il chercherait à vendre plus d’hydroélectricité aux marchés voisins. « Il n’y a aucun autre moyen qui aiderait mieux à lutter contre les changements climatiques » que de vendre plus d’électricité québécoise aux Américains, a-t-il soutenu à Montréal.

Des surplus difficiles à écouler

Bien sûr, l’hydroélectricité québécoise est plus verte que le charbon américain. Mais tout le monde sait que la production d’Hydro-Québec est en surplus et qu’elle s’écoule mal sur les marchés étrangers. Le tiers des exportations sont vendues à perte. Par exemple, la centrale La Romaine, sur la Côte-Nord, vend son électricité moins cher (4,8 ¢ le kilowattheure) qu’elle en coûte (6,4 ¢) aux Québécois (chiffres de 2017). Aussi bien dire que nous finançons le gaspillage énergétique des Américains.

Mais la vertu, ça se vend bien. Plusieurs prédécesseurs de M. Legault ont eu les mêmes intentions (vendre plus d’électricité au sud) sans y arriver. C’est que l’opinion publique du pays de Trump et les élus américains ne soutiennent pas massivement l’importation québécoise.

Désastres sur nos rivières

Mais en admettant que le pari du chef de la Coalition avenir Québec soit relevé avec brio et que les réservoirs soient transformés en mégawatts avec une facturation satisfaisante, que se passera-t-il? Verrons-nous revenir les projets de barrage sur des petits cours d’eau? Il fut un temps où Hydro-Québec avait des plans sur presque tous les « R-4 »* du territoire. J’exagère, bien sûr, mais rappelons que Mikaël Rioux, de Trois-Pistoles, avait dû se suspendre dans le vide, en 2000, pour éviter la destruction d’une chute au profit de la production privée d’hydroélectricité. Et, sans faire les manchettes des journaux nationaux, Hydro-Québec a donné son approbation, en 2019, au harnachement de la rivière Manouane, en Haute-Mauricie. La minicentrale de 22 mégawatts pourrait être achevée en 2024. La société d’État garde aussi dans ses filières le plan d’aménagement de la Petite-Mécatina, voisine de la Romaine. Pourquoi se contenter d’un désastre quand on peut en faire deux?

La position de la Fondation Rivières est assez limpide à ce sujet : pas question de mettre en danger les rares rivières sauvages du Québec encore inviolées! « Il y a bien assez de barrages actuellement et nous nous opposerons à tout nouveau projet », défend Alain Saladzius, cofondateur de l’organisme qu’il préside avec le comédien Roy Dupuis. Il y a quelques jours à peine, un citoyen est venu lui dire que des ingénieurs étaient venus dans sa région pour ausculter le potentiel d’une chute patrimoniale. Tout ça l’année où Hydro, aux prises avec des surplus d’eau dans ses immenses réservoirs, a dû ouvrir les vannes des évacuateurs de crue : 1 térawatt-heure à l’eau. Une perte sèche de 700 millions!

Au tour de l’éolien et du solaire?

Pour le spécialiste en énergie Normand Mousseau, professeur à l’Université de Montréal, il serait absurde de reprendre le programme des petites centrales même si la vente d’électricité aux États-Unis connaissait un essor sans précédent. « Tout nouveau projet de centrale au fil de l’eau serait une mauvaise idée », résume-t-il entre deux conférences au congrès de l’ACFAS, à Gatineau. À son avis, le réseau de production hydroélectrique du Québec est arrivé à saturation. Si on veut investir dans de nouveaux projets, il faudrait aller du côté de l’éolien ou du solaire.

En ce qui concerne l’exportation, il faut selon lui mieux gérer l’énergie produite de façon à faire fluctuer les prix en fonction des besoins, notamment. Pour l’exportation, cela signifierait de vendre plus d’hydroélectricité lorsque le vent tombe ou que le soleil ne produit pas suffisamment de mégawatts.

Pour la Fondation Rivières, si Hydro veut vendre plus d’électricité, elle n’a qu’à investir dans la production de « négawatts ». Et la population doit se mobiliser pour préserver ses rivières. Aussi bizarre que ça puisse paraître, aucune grande rivière ne coule sans entraves dans son intégralité au Québec.

 

* Les amateurs d’eau vive classent les rapides en cinq catégories, de « R-1 » (quelques vagues) à « R-5 » (infranchissable en canot).


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

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