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Faut-il refuser l’argent sale pour la recherche?

08.05.19

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


Le professeur Samuel Bassetto a dit non, en décembre 2018, à une subvention de plusieurs millions de dollars de l’entreprise Denso qui voulait financer ses projets de recherches en intelligence artificielle. Ses raisons : l’entreprise a un mauvais bilan environnemental, a été poursuivie au criminel pour plusieurs infractions liées à la gouvernance et ne fait pas suffisamment place aux femmes dans ses postes de direction.

« Je n’ai aucun regret », dit le professeur de Polytechnique Montréal un mois après la divulgation de cette décision en mars dernier, sous la plume de Francis Halin du Journal de Montréal. Selon lui, il ne suffit pas d’encaisser les chèques pour financer les travaux de recherche scientifique. « Il faut être en accord avec ses principes, sinon à quoi sert-il d’en avoir? », demande-t-il.

Des ardeurs refroidies

Les sommes destinées au laboratoire montréalais par le géant japonais de pièces automobiles étaient pourtant substantielles : un million par année pour cinq ans. Quand le professeur Bassetto a été approché, en 2018, il a d’abord visité le siège social de l’entreprise. Fondée en 1966, celle-ci déclare un chiffre d’affaires de 48 milliards de dollars et compte 170 000 employés.

Mais l’envers du décor a refroidi les ardeurs du chercheur. L’entreprise a été la cible d’enquêtes pour des crimes économiques à répétition; fraudes fiscales, participation à des cartels, fuites de capitaux… Même si elle déclare multiplier les initiatives environnementales, elle est active dans un secteur très polluant et a cherché à contourner des lois de protection de l’environnement.

Mais c’est la présence de femmes dans les postes de direction qui a le plus choqué Bassetto : moins de 1 %. « Précisément 0,9 %. C’est inacceptable de nos jours! », dit-il.
Et les millions perdus, il les retrouvera comment? « Ce ne sera peut-être pas facile, mais je crois qu’il faut prendre des décisions conséquentes », répond le chercheur qui a reçu plusieurs messages de félicitations pour sa probité. Il souhaite en tout cas créer un effet d’entrainement.

Une réaction honorable dans un contexte compétitif

« Honorable »; « Courageux »; voilà des qualificatifs qu’on entend au sujet du refus d’accepter de l’argent non éthique, commente Jonathan Deschênes, professeur à HEC Montréal. « Dans un milieu hyper compétitif comme celui qu’on connaît actuellement, refuser des millions, c’est rare! », déclare l’enseignant qui proposera ce cas à ses étudiants.

Même s’il n’en a pas étudié les moindres détails, ce cas illustre un conflit de valeurs qui s’est conclu par une décision en cohérence avec les arguments éthiques du chercheur. «‍Un message que j’essaie de véhiculer auprès de mes étudiants, c’est qu’il y a des conséquences sociales de nos choix individuels. »

M. Deschênes siège lui-même sur des comités d’éthique de la recherche. Le geste du professeur Bassetto soulève une « question sensible » qu’il ne faut pas éviter d’affronter. Surtout à une époque où les fonds privés s’engagent dans le financement de la recherche.

Dans le cas présent, l’entreprise japonaise souhaite développer un partenariat, ce qui est très noble. Mais elle veut aussi s’approprier la crédibilité universitaire. Il ne faut pas en être dupe.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

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