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Les rapaces sont plus nombreux que jamais au Québec!

04.04.19

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


Les urubus à tête rouge, les faucons pèlerins, les éperviers de Cooper et quelques autres espèces de rapaces sont les grands gagnants des changements survenus depuis 25 ans dans les populations d’oiseaux du Québec méridional. « Plus d’individus sont observés, une plus grande variété d’espèces et à plus de sites qu’à l’occasion de la parution du dernier atlas », signale le biologiste Michel Robert, d’Environnement Canada, qui a orchestré la publication du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, qui paraît cette semaine.

Plusieurs éléments connus expliquent cette croissance démographique chez les oiseaux de proie : le réchauffement climatique sous nos latitudes a étendu vers le nord la niche écologique de plusieurs espèces; l’interdiction de certains pesticides qui fragilisaient la coquille des œufs a joué un rôle certain dans les succès reproducteurs d’espèces comme le faucon pèlerin. Pour l’urubu, un charognard, les innombrables marmottes écrasées et autres victimes de la route constituent un bar ouvert toujours plus garni.

Des espèces affectées négativement

Cela dit, il y a des exceptions. La crécerelle d’Amérique et quelques espèces de buses ont vu leur population décroître de façon sensible, ce qui inquiète les ornithologues. « La crécerelle dépend d’un milieu que l’agriculture industrielle a fortement affecté. À son retour de migration, elle trouve des boisés de plus en plus réduits et transformés en monoculture où les pesticides portent un dur coup à la biodiversité », commente Michel Robert.

Les oiseaux champêtres sont d’ailleurs les grands perdants des fluctuations démographiques pour la même période. Le silence s’est fait là où goglus, alouettes et autres passereaux glanaient leur subsistance dans les pâturages et les friches. Michel Robert voit dans l’activité humaine la principale raison du déclin de la plupart des espèces associées aux milieux agricoles.

Un travail colossal

La parution du deuxième Atlas, qui permet d’avoir l’heure juste sur l’état de santé des oiseaux chez nous, marque un moment historique pour les sciences naturelles québécoises. Le document de 694 pages n’est pas du type que l’on traîne sur le terrain – encore que sa version numérique se télécharge dans un téléphone –, mais il décrit avec précision les espèces qui nidifient sur notre territoire. Il s’inscrit dans un effort national consistant à assurer une veille à long terme des volatiles. Les 1000 cartes présentent 253 espèces d’oiseaux en comparant leur situation actuelle à celle qui prévalait au dernier exercice datant de 1989.

L’Ontario et les provinces maritimes (qui en sont à leur second atlas aussi), ainsi que le Manitoba et la Colombie-Britannique ont recensé leurs populations ornithologiques avec une méthodologie compatible, de façon à permettre les suivis interprovinciaux. Il faut d’ailleurs rendre hommage à l’employeur de M. Robert, qui l’a dégagé sur une décennie pour qu’il se consacre à ce mégaprojet. Le Deuxième atlas en chiffres, c’est 100 000 heures d’observations sur le terrain; plusieurs centaines de collaborateurs qu’il a fallu former et coordonner dans les 650 parcelles identifiées entre Natashquan et Gatineau, entre Huntington et Chibougamau. Ce projet a nécessité la mise en commun des efforts de plusieurs organismes comme le regroupement Québec-oiseaux et le Service canadien de la faune et Études d’oiseaux Canada. La mise en page et le travail graphique ont duré deux ans et nécessité une sélection de plus de 5000 photos. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs de véritables chefs-d’œuvre.

Il faut souligner les dix ans de travail qui trouvent leur aboutissement dans un document de très grande qualité. « Ce sera certainement la dernière édition imprimée », annonce M. Robert qui note que les éditeurs étaient réticents à prendre à leurs frais cette publication – d’où l’édition maison. Le distributeur HMH a toutefois accepté d’acheminer l’ouvrage dans les points de vente. Et le fondateur des Éditions MultiMondes, Jean-Marc Gagnon, a prêté son concours à ce morceau d’anthologie. Les profits de l’exercice seront versés au Fonds Atlas, qui vise notamment à « favoriser la pratique de l’ornithologie au Québec ».

Une participation citoyenne

Il faut mentionner que ce projet est indissociable de la passion des Québécois pour l’observation des oiseaux – un loisir scientifique qui rejoint 20 % de la population selon les dernières estimations. Même si les quatre directeurs (en plus de M. Robert, Marie-Hélène Hachey, Denis Lepage et Andrey R. Couturier) ont des formations universitaires, ce sont les centaines de bénévoles autodidactes qui ont permis ce livre. Leurs noms figurent dans les premières pages. C’est un bel exemple de science participative. Quand il est bien dirigé, le simple citoyen peut accomplir un travail essentiel, à l’ombre du réseau officiel de production des connaissances.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

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