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Go, Franglos, Go?

19.12.18

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


L’Université McGill se penche actuellement sur un dossier délicat. Pas le financement de la science, l’éthique en recherche ou l’usage militaire de l’intelligence artificielle… Le sujet : doit-elle rebaptiser ses équipes masculines de sport d’excellence? Selon Tomas Jirousek, un avironneur étudiant d’origine autochtone, le nom « Redmen » porte atteinte à la réputation des Premières nations. Depuis sa sortie médiatique en octobre, les étudiants lui ont donné raison par la voie d’un référendum auquel près de 6000 personnes ont pris part; 78 % des votes étaient en faveur du changement. « À moins d’être vous-même autochtone, vous ne pouvez pas vraiment comprendre la douleur et l’isolement que procure ce nom, Redmen », a-t-il expliqué au journal McGill Tribune.

Le comité interdisciplinaire doit déposer ses recommandations en janvier 2019. Selon toute vraisemblance, McGill rebaptisera ses équipes. Comment? Deux blogueurs étudiants, Ali Shwenk et Quinn Halman proposent « Redbirds » (on pourrait recycler une partie des uniformes) ou « Franglos » (on rendrait hommage à cette demi-langue parlée par les Montréalais).

Go, go, les Franglos!

 

À titre de Blanc ayant grandi en banlieue de Montréal, je me suis demandé ce qu’il y avait d’offensant dans le fait que des athlètes aux uniformes rouges arborant des armoiries universitaires stylisées se fassent appeler Redmen. Né il y a un siècle (en 1920), le logo évoquait les ancêtres écossais (roux) de James McGill. Il y a bien eu association avec les autochtones dans les années 1980 – une erreur étymologique renvoyant aux « redskins » —, mais cela a été corrigé en 1992.

J’ai voulu savoir ce qu’en pense Marco Bacon, l’Innu qui dirige le centre des Premières Nations Nikanite de l’Université du Québec à Chicoutimi. Cette question du changement de nom des équipes athlétiques de McGill le laisse de glace. « Va-t-on changer le nom des Canadiens de Montréal – The Habs — pour éviter de salir la réputation des paysans canadiens-français d’autrefois? Non, cette dénomination appartient à l’histoire et personne ne s’en offusque. »

Comment nommer les nomades précoloniaux? Cette question est tout de même délicate, reconnaît le professeur Bacon. Dans les années 1960, on parlait des Indiens, voire des Sauvages. Puis on est passés à Amérindiens, Premières Nations et Autochtones. Aujourd’hui, il faudrait dire « Premiers peuples », une expression plus inclusive. Le Centre Nikanite sera bientôt rebaptisé en tenant compte de cette réalité. Quant au musée amérindien de Mashteuiatsh, il ne prévoit pas de nouvelle appellation. Et la Loi sur les Indiens fédérale demeure la Loi sur les Indiens.

L’éducation : une responsabilité collective

Une chose m’a frappé chaque fois que je me suis rendu dans des communautés autochtones (j’ai côtoyé des Atikamekw, Cris, Naskapis, Anishinabeg, Inuits et Innus) : la faible scolarisation des jeunes. C’est à mes yeux le problème social numéro un, duquel la plupart des autres découlent. Difficile d’obtenir un emploi sans formation. Pas facile de subvenir aux besoins de sa famille, etc.

Si on a une responsabilité collective, c’est de favoriser l’éducation des Premiers peuples. Tout en retrouvant la fierté de leurs racines, les jeunes doivent aller à l’école. C’est le message du médecin autochtone Stanley Vollant, qui a marché plus de 6000 kilomètres pour le transmettre.

Marco Bacon et son équipe font un travail exemplaire à ce titre. Actuellement, on compte 450 étudiants autochtones à l’UQAC. Trois fois plus qu’à McGill. On y enseigne la plupart des langues autochtones utilisées au Québec. 2019 sera d’ailleurs importante pour Nikanite puisqu’elle a été désignée par l’UNESCO année des langues autochtones. Au fait, Nikanite, ça veut dire « Va de l’avant ».


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

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« La Conversation », du nouveau en communication scientifique

10.01.19

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


En lançant, l’automne dernier, La Conversation, une édition canadienne-française de The Conversation, l’éditeur international propose une nouvelle forme de communication entre les chercheurs scientifiques et le public. « Notre objectif est d’amener des universitaires à s’adresser directement aux gens », explique la journaliste Martine Turenne, qui dirige la rédaction du nouveau média auquel plusieurs universités québécoises se sont abonnées. L’objectif de la rédactrice en chef est de publier quotidiennement un article original.

En ce 7 janvier 2019, on peut lire par exemple un texte du professeur d’optométrie Langis Michaud qui déplore une épidémie de myopie chez les enfants. La cause? L’utilisation d’écrans rapprochés à un âge précoce… Précédemment, Geneviève Sicotte, de l’Université Concordia, a proposé une réflexion sur la culture alimentaire, et Francis Dupuis-Déry et Mélissa Blais, de l’UQAM, sont revenus sur les événements du 6 décembre 1989.

La recherche livrée directement au lecteur

Dans une conférence Ted-x, le fondateur de The Conversation, Andrew Jaspan, explique qu’en matière de communication scientifique, les universités sont des créateurs de connaissances alors que les médias sont des diffuseurs de connaissances. Tous sont conscients des problèmes que pose cette médiation : les chercheurs sont souvent mal compris, mal cités et parviennent rarement à indiquer les nuances qui s’imposent dans les reportages auxquels ils collaborent. Si on parvenait à faire en sorte que les universités présentent leurs connaissances directement au public, on abolirait un intermédiaire erratique. Jaspan donne l’exemple d’un spécialiste australien de la grippe, qui se fait interviewer chaque année sur les modes de transmission de l’infection. Chaque année, il dort mal la veille de la diffusion, car il craint d’avoir été mal cité dans le journal du lendemain. En créant un véhicule de communication passant de l’expert au citoyen, ce risque est effacé.

Le journaliste britano-australien a lancé The Conversation en Australie en mars 2011. Deux ans plus tard paraissait la version Royaume-Uni, puis celle des États-Unis en novembre 2014. L’Afrique et la France ont suivi en 2015 et le Canada en 2017. Aujourd’hui, les textes des centaines de collaborateurs comptent 10,7 millions de lecteurs pour une audience globale de 38,2 millions, selon le site.

Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM, a publié dans The Conversation (Canada) un article sur les fake news diffusées par Facebook durant les élections canadiennes. « Je trouve que c’est une nouvelle voie prometteuse. Ce n’est pas de l’édition savante, mais c’est autre chose que les tribunes libres des grands journaux. Dans le cas présent, c’était le meilleur véhicule vers les lecteurs du Canada anglais », dit-il. C’était avant la création de La conversation, auquel il entend collaborer sans hésiter.

La fin du journalisme scientifique?

La première fois qu’on m’a parlé de ce média, je me suis demandé si c’était la fin du journalisme scientifique. Après réflexion, et après avoir vu courir le cheval, je suis plutôt rassuré. D’abord, parce que le concept s’appuie sur une expertise journalistique et tout ce qui l’accompagne en matière éthique et déontologique – ce qui protège le public des risques de désinformation. De plus, on aura encore besoin de journalistes pour éditer les textes des auteurs. Ensuite, parce que les collaborateurs de ce type de médias seront toujours une minorité. On attend d’eux qu’ils écrivent vite (souvent, les articles sont liés à l’actualité) et dans un langage accessible. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Pour paraphraser De Gaulle, des chercheurs qui cherchent à parler aux médias, on en cherche, des chercheurs qui veulent rester dans leur tour d’ivoire, on en trouve.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

L’intelligence citoyenne contre l’artificielle

13.12.18

Mon œil, une série de billets signés Mathieu-Robert Sauvé


La Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, lancée la semaine dernière dans la métropole québécoise, passera-t-elle à l’histoire comme la Déclaration d’Helsinki sur l’expérimentation avec des êtres humains ou le moratoire de la Conférence d’Asilomar sur les recherches en génétique? C’est certainement le souhait des organisateurs qui n’ont pas lésiné sur les moyens de mettre à contribution le plus de citoyens possible dans le cadre de la « coconstruction » de cet énoncé. Quelque 550 personnes y ont travaillé de près ou de loin, ce qui a été souligné par la revue Nature dans son édition du 10 décembre.

La déclaration compte dix principes qui doivent guider l’évolution de l’IA : le bien-être, le respect de l’autonomie, la protection de l’intimité et de la vie privée, la solidarité, la participation démocratique, l’équité, l’inclusion de la diversité, la prudence, la responsabilité et le développement soutenable. Chaque principe s’accompagne de quatre à dix points qui viennent préciser les balises éthiques des auteurs.

La lecture attentive des textes demande un effort soutenu. Il est presque impossible de résumer les grandes lignes de cette déclaration sauf pour dire que la machine intelligente doit être au service du bien, non du mal (on s’y attendait un peu). La Déclaration s’ouvre même sur un avant-propos qui enseigne comment la « lire ». On précise que les principes appliqués au développement technologique du numérique et de l’IA demeurent « généraux et abstraits ». Et bien qu’ils soient présentés sous forme de liste, ces principes ne sont pas hiérarchisés. « Le dernier principe n’est pas moins important que le premier. »

On est loin des trois lois de la robotique d’Isaac Asimov : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger »; « Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi »; « Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi ».

Helsinki et Asilomar

Lorsque des chercheurs ont lancé la Déclaration d’Helsinki, en 1964, les membres de l’Association médicale mondiale voulaient que cessent les expérimentations abusives avec des sujets humains. C’étaient des médecins qui lançaient un cri d’alarme. Celui-ci a été entendu. La Déclaration a pavé la voie à la notion de consentement, sans lequel aucune recherche clinique sur les humains ne serait financée aujourd’hui dans les pays d’Occident.

Pour le moratoire d’Asilomar, une urgence similaire s’imposait. On découvrait, en 1975, les vertigineuses possibilités médicales et industrielles des manipulations génétiques. Quand Paul Berg (futur Nobel de chimie) réalisa qu’il pouvait insérer un gène cancérigène dans la bactérie E. Coli, il fut pris de panique et convoqua une grande rencontre qui permit de ralentir la machine techno-scientifique déjà lancée dans les OGM. La communauté scientifique convenait de s’arrêter pour réfléchir à la suite des choses. La conférence tenue à huis clos dans un centre de Californie (Asilomar Conference grounds) permit de fixer un cadre de précaution autour de la manipulation du vivant.

L’industrie mondiale de l’IA meurtrière – où les forces armées ont investi des sommes colossales – fabrique déjà des robots tueurs. Les quelque 550 citoyens signataires de la Déclaration n’auront aucun pouvoir sur les gestes posés dans les laboratoires. Mais l’exercice leur aura permis de se mêler de science, ce qui est essentiel au 21e siècle. Comme pour la politique ou l’économie, on doit s’en occuper avant qu’elle s’occupe de nous.


Journaliste et auteur, Mathieu-Robert Sauvé a signé des textes dans une quinzaine de publications dont L’actualité, Le Devoir, La Presse et Québec science et publié des essais et biographies chez Boréal, VLB, Québec Amérique, XYZ et MultiMondes. Il a remporté plusieurs prix de journalisme et d’écriture. Reporter à Forum de l’Université de Montréal depuis 1988 et rédacteur en chef du magazine Les diplômés, de 2015 à 2017, il a été chroniqueur scientifique aux émissions L’après-midi porte conseil, La nuit qui bat et Médium large à la Première chaîne de Radio-Canada, et blogueur à l’Agence Science-Presse. Il a présidé l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 2008 à 2012 et participé à de nombreux jurys.

Le nom de sa série de billets chez MultiBlogues, Mon œil, fait allusion à son regard sur l’actualité, mais c’est aussi l’expression du scepticisme nécessaire.

MultiMondes fête ses 30 ans

10.12.18

C’était mercredi dernier, 5 décembre, que l’équipe de MultiMondes soulignait son trentième anniversaire en compagnie d’auteurs, de collaborateurs et d’amis. Les fondateurs de la maison, Jean-Marc Gagnon et Lise Morin, étaient bien sûr présents.

Au centre, Jean-Marc Gagnon et Lise Morin

Depuis 1988, MultiMondes est un joueur important dans l’univers de la communication scientifique au Québec. Au moment de la fondation de la maison, la science connaissait un essor, comme l’a souligné Raymond Lemieux, directeur éditorial:

Nous avions alors la chance, au Québec, de voir émerger une élite de communicateurs et de communicatrices scientifiques passionné(e)s, des vulgarisateurs et de journalistes qui ont contribué à une fantastique mise à niveau du Québec en matière de culture scientifique. Plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs parmi nous ce soir. Un certain nombre d’entre eux et d’entre elles ont aussi été auteur(e)s chez MultiMondes.

Ils ont fait, ils font Les Débrouillards, Québec Science, l’Agence Science-Presse, les musées tels que le Centre des sciences, Pointe-à-Callière, les films documentaires, les émissions de radio et de télévision comme Les années lumière ou Découverte.

Ils savent que la science et la technologie ne sont pas que spectacle. Elles impliquent aussi des questionnements éthiques et sociaux majeurs. Ainsi, ces avancées scientifiques méritent d’être comprises. “Méritent”? Que dire? C’est une obligation citoyenne que de rester informés pour être crédibles et solides quand arrive le moment de faire des choix pour le futur!

Les auteurs Jeanne Millet et Michel Rochon.

Cette soirée était la chance de souligner 30 ans de travail acharné et de célébrer « la compétence, la rigueur et le talent » de nos auteurs, sans qui nous ne serions rien.

Le vice-président du Groupe HMH, Arnaud Foulon, en a également profité pour mettre en lumière l’histoire et la place de MultiMondes:

L’objectif était d’offrir des ouvrages de vulgarisation scientifique. Des livres sur l’astronomie, la physique quantique, les neurosciences, la biologie, etc. pour éduquer, mais qui seraient aussi largement accessibles. Les enjeux environnementaux ont rapidement été un sujet de prédilection de la maison. Et on ne peut passer sous silence l’importance des livres de jardinage et de culture horticole, qui occupent aujourd’hui une part importante du catalogue.

Quand on voit maintenant la place occupée par l’environnement, il est clair que Jean-Marc était un précurseur. Il a aussi été un précurseur dans le numérique alors que MultiMondes a été l’un des premiers éditeurs au Québec à produire, diffuser et vendre des livres numériques.

Puis, en 2014, Jean-Marc cherchait un repreneur. Il avait une belle amitié avec Hervé [Foulon]. Jean-Marc connaissait aussi mon grand intérêt pour les livres de sciences, malgré ma formation d’historien! Il m’avait dit : “Arnaud, je cherche une maison qui aura l’énergie pour stimuler et faire la promotion que méritent les livres, les auteurs”. Merci Jean-Marc de ta confiance. Je peux simplement te dire que depuis 2014, on a un fun fou avec la science. Et de mon côté, quand je passe à Québec, j’ai toujours grand plaisir à aller prendre un café avec Lise et Jean-Marc pour parler des livres de MultiMondes.

Aujourd’hui, MultiMondes, c’est un catalogue de près de 350 titres : des essais certes, mais aussi des livres pratiques, des livres de référence et des beaux livres. Des auteurs surtout du Québec, mais aussi du Canada, de la France, de la Suisse, de l’Angleterre, de l’Allemagne et bientôt de la Norvège. Et à l’inverse, avec le travail de Sandra, notre responsable des droits, les livres de MultiMondes rayonnent de plus en plus hors de nos frontières. C’est aussi un des objectifs avoués de la maison que nos auteurs soient lus, ici et partout.

Merci à tous les supporteurs de MultiMondes, on se revoit au quarantième!